Souvent réduite à la simple mise en œuvre d'instruments administratifs ou réparateurs, la justice non-judiciaire occupe pourtant une place centrale dans la reconstruction normative des sociétés sortant de conflit. En Irak, l'effondrement du régime baasiste en 2003 a conduit à l'adoption d'un ensemble de dispositifs inédits (débaasification, commissions d'enquête, lois de réparation, programmes de mémoire) dont l'ambition proclamée était d'assurer la transition vers l'État de droit. L'étude montre que ces mécanismes, qualifiés de non-judiciaires, prolongent sans la reproduire la logique du procès pénal. Ils se situent à la frontière entre sanction, reconnaissance et réforme. Pourtant, leur application a révélé de profondes contradictions. En voulant rompre avec l'arbitraire, ils ont souvent produit de nouvelles exclusions, substituant à la justice de rétribution une justice de sélection.L'étude propose alors de dépasser le paradigme classique de la justice transitionnelle pour lui substituer celui de la justice transformatrice, entendue non comme simple prolongement du droit de la réparation, mais comme un projet de refondation structurelle de l'ordre juridique et institutionnel. À travers l'étude de la débaasification et des lois irakiennes sur la réparation, la thèse démontre que les mécanismes non-judiciaires peuvent devenir de véritables leviers de transformation lorsqu'ils s'appuient sur un cadre juridique cohérent, respectueux des droits fondamentaux et ouvert à la participation des victimes. L'analyse met également en lumière les tensions internes de chaque dispositif. La débaasification, conçue comme un ensemble de mesures de vetting et de lustration destinée à assainir les institutions, s'est progressivement transformée en un processus bureaucratique politisé, élargissant les exclusions au-delà de ses objectifs initiaux. De même, les commissions d'enquête et d'investigation, nationales ou internationales, ont révélé l'écart persistant entre recherche de vérité, lutte contre l'impunité et capacités réelles des institutions irakiennes à mener des investigations impartiales et efficaces.Les lois irakiennes de réparation, bien qu'elles constituent un effort remarquable pour reconnaître des catégories diverses de victimes de violations massives, restent entravées par des obstacles administratifs, des inégalités régionales et une dépendance au contexte politique. Quant aux programmes de mémoire – préservation des archives, commémorations et traitement des fosses communes – ils demeurent fragmentés, oscillant entre initiatives locales et absence d'une politique mémorielle unifiée, alors même qu'ils jouent un rôle essentiel dans la reconnaissance symbolique et la reconstruction nationale.En définitive, l'enjeu n'est pas de substituer la justice transformatrice à la justice transitionnelle, mais de les articuler pour faire de la réparation un instrument de réforme, et de la mémoire un fondement de l'État de droit. La justice cesse alors d'être un simple dispositif de gestion du passé pour redevenir un projet politique et juridique d'avenir, apte à prévenir la répétition des violations et à refonder la légitimité du droit en Irak.