Dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’utilisation des puits de carbone fait l’objet de nombreuses promesses, controverses et simplifications. L’arbre en est l’exemple emblématique, lui dont la capacité à capter du carbone en a fait une véritable coqueluche de l’action des Etats et des entreprises. Les compagnies aériennes plantent des arbres pour être « neutres en carbone », les moteurs de recherche les décomptent suivant le nombre de nos recherches web, les municipalités tentent tant bien que mal de les réimplanter en ville après les avoir fait arracher… Plus discrets, mais tout aussi significatifs dans le cycle global du carbone sont les sols, où de fantastiques quantités de carbone séjournent après avoir été absorbée par la biomasse.Dans l’histoire des négociations climatiques, les sols font figure de retardataires dans la liste des leviers de la lutte contre le réchauffement climatique. Introduits comme des leviers légitimes, au même titre que la forêt, dans les premiers traités internationaux sur le climat, ce n’est qu’en 2015 que la possibilité de stocker du carbone dans les sols est « redécouverte ». Avec l’initiative 4p1000, la France a mis sur le devant de la scène ce potentiel, avec une promesse ambitieuse : augmenter de 0.4% les stocks mondiaux de carbone dans les sols par an permettrait de compenser les émissions anthropiques de gaz à effet de serre produites la même année. Les sols agricoles sont particulièrement visés par cette initiative, puisque ce sont en moyenne ceux dont le potentiel de stockage additionnel est le plus élevé, comparés aux types de sols. Décideurs, scientifiques et praticiens du sol s’activent pour déterminer plus précisément le potentiel de séquestration des terres, et les meilleurs moyens pour y parvenir.L’ambition de ce travail de recherche est de mettre à jour les dynamiques sociales et politiques qui participent de ce mouvement de redécouverte du carbone des sols. Prenant le cas français pour terrain, nous suivons le carbone des sols dans les politiques françaises, depuis ses premières mentions dans les grandes stratégies climatiques jusqu’aux tableaux Excel qui aujourd’hui équipent des acteurs locaux et leur donnent à voir le carbone sous leurs pieds. En prêtant une attention particulière à l’effort de quantification réalisée en vue de gouverner ce carbone, nous montrons derrière l’apparente diversité des sols concernés des investissements inégaux entre secteurs et administrations publiques, qui tendent à reconduire des logiques d’appartenance (le carbone des sols est une question agricole), tracer une définition du contenu de cette nouvelle catégorie d’action publique (stocker du carbone dans les sols agricoles permet à l’agriculture de « faire sa part » en matière d’atténuation). Ces logiques ont aussi un impact dans le choix des instruments qui vont permettre de gouverner le carbone des sols.Cette analyse se fonde sur une méthodologie qualitative classique en sociologie, nourrie par la réalisation d’une cinquantaine d’entretiens menés auprès de publics variés : administratifs, collectivités, agriculteurs ou consultants. Des observations, ainsi que des documents officiels, complémentent les entretiens. Pris ensemble, ces matériaux nous permettent de suivre la circulation de données, d’outils ou d’infrastructures qui servent de fondement scientifique à l’action publique climatique, et alimentent les logiques sociales et politiques qui président au gouvernement du carbone des sols.