Présentation
Aujourd'hui, il apparaît clairement que la faculté de raison et les émotions doivent se combiner pour prendre de bonnes décisions. Or, les juges sont traditionnellement vus en France comme appliquant strictement la loi en se tenant à distance de leurs émotions. Les temps ont changé et les juges français - et étrangers - cherchent beaucoup plus dorénavant à en tenir compte. Pour autant, il est davantage question de « gérer » les émotions, dans le monde judiciaire, que d'en faire un outil d'affinement des jugements. Il est vrai que les affects sont souvent vus comme subjectifs et perturbateurs des décisions. Il convient de faire une place plus positive aux émotions du juge et des parties sans pour autant renoncer à la faculté de raison. Il importe aussi d'éviter de manipuler les émotions, notamment en en faisant un ressort de réformes managériales (par la crainte et la pression) isolant les juges alors même que les émotions sont collectives et objectivables.
Cela conduit à repenser la méthode judiciaire qui ne doit plus reposer seulement sur la raison, sous forme de syllogisme, mais aussi sur des émotions argumentées dans des cadres précis que sont les rapports procéduraux. On peut tirer les conséquences de cette méthode judiciaire actualisée pour le droit des personnes et des biens y compris l'intelligence artificielle. Ajuster l'analyse rationnelle et les émotions comme on réglerait des jumelles invite en somme à repenser le droit et la justice, ce qui est particulièrement nécessaire dans une période de crise systémique (climatique, géopolitique, économique, technologique).
Emmanuel Jeuland est Professeur de droit privé à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et membre du laboratoire Institut de Recherches Juridiques de la Sorbonne (IRIS). Il est co-fondateur de l'Ouvroir de droit potentiel (Oudropo„).