Portail universitaire du droit

Les natures en questions

Colloque

Les natures en questions

Du mercredi 18 octobre 2017 au vendredi 20 octobre 2017

Présentation

 

La Nature n’est plus ce qu’elle était. Domaine de régularité indépendant des actions humaines, ensemble des êtres dépourvus de langage, espaces refuges échappant à l’anthropisation, toutes ces acceptions qui donnaient à la nature sa troublante unité ont été remises en cause. On sait à présent que, si les « lois de la nature » sont universelles, l’idée de nature ne l’est guère ; on sait que bien des animaux partagent avec les humains des facultés longtemps vues comme l’apanage de ces derniers ; on sait aussi que tous les écosystèmes de la planète, même les plus isolés, ont été bouleversés par l’action humaine ; on sait encore que les avancées du génie génétique brouillent la distinction entre le naturel et l’artificiel ; on sait enfin que le réchauffement global et son effet sur le système de la Terre font de l’humanité comme une nouvelle force naturelle.

C’est à examiner dans une perspective interdisciplinaire les questions soulevées par ces déplacements de la frontière entre déterminations naturelles et déterminations humaines que ce colloque de rentrée du Collège de France sera consacré.

On replacera dans la longue durée l’émergence de la notion singulière de nature, le rôle qu’elle a joué dans la formation de la conscience européenne, dans le développement des sciences, dans la mise en place d’une ontologie sociale et d’une théorie de la nature humaine longtemps exceptionnelles au regard du reste de l’humanité. On pourra alors s’interroger sur les recompositions anthropologiques, juridiques, philosophiques et épistémologiques, que l’effritement des limites de la nature rend possibles, comme sur la persistance de certaines discontinuités fondamentales entre humains et non–humains. On questionnera enfin les nouvelles techniques de production et de réparation de la vie afin de mieux comprendre ce qu’elles bouleversent dans les façons d’appréhender les définitions de l’humain, les mécanismes du vivant et les règles de son appropriation. Nombre de ces questions sont de nature politique. C’est pourquoi le colloque s’ouvrira par une table ronde réunissant des praticiens qui font rentrer la nature en politiques, contraints qu’ils sont de prendre en compte le fait que des manières inédites d’habiter la Terre sont devenues indispensables.
Philippe Descola

 

Programme

 

18 octobre 2017

 

16h30 : Table ronde :

Les politiques de la nature

18h30 : Fin de la première journée

 

19 octobre 2017

 

09h30 : Ouverture du colloque

10h00 : Phusis/Natura/Nature : Origins and Ambivalences
Geoffrey Lloyd, Université de Cambridge

10h30 : L'Éveil de la nature dans le bouddhisme sino-japonais : comment plantes et pierres deviennent bouddhas
Jean-Noël Robert, Collège de France

11h45 : La jouissance et la domination. Métamorphoses de la nature dans l'Europe de la fin du Moyen Âge
Étienne Anheim, EHESS

12h15 : « Les vexations de la nature » : l'épreuve des naturalismes entre Révolution scientifique et Lumières
Stéphane Van Damme, Institut universitaire européen de Florence

La Révolution scientifique a souvent été présentée comme le moment d’invention d’un naturalisme occidental. Il fut, selon l’ambition de Francis Bacon, à l’orée du XVIIe siècle, une « histoire de la nature contrainte et vexée » opposée à une « nature déliée et libre ». Le naturalisme issu du vaste mouvement de refondation des savoirs scientifiques à l’époque moderne a ainsi été décrit dans les termes d’une pratique d’objectivation, de séparation de la nature et de l’artifice, de mise en ordre, de contrôle, de maîtrise d’une nature jugée dangereuse, par le travail inlassable de classification, de catégorisation, d’ingénierie. À la théorie des ordres sociaux, les naturalistes auraient répondu par la mise en ordre de la nature, par la défense de son unité. La thèse soutenue par Bachelard en 1938 était tout entière contenue dans ces deux formules : « l’esprit scientifique doit se former contre la Nature » et « l’esprit scientifique doit se former en se réformant ». Dès 1948, Lucien Febvre proposait pourtant une autre voie. Il répondait ainsi à la critique qu’Alexandre Koyré avait adressée à son Rabelais en soulignant l’importance de ces contre-cultures des sciences et incitait les historiens des sciences à complexifier leurs récits.

Les recherches menées en histoire des sciences depuis une trentaine d’années sont allées dans ce sens et ont déplacé le cadre d’analyse en recontextualisant les pratiques naturalistes des XVIIe et XVIII e siècles. Elles l’ont fait en montrant qu’il fallait sans doute à la fois pluraliser les cultures naturalistes des Modernes en signalant les tensions entre différentes conceptions de la nature (au-delà des oppositions classiques entre plénisme et atomisme, mécanisme et vitalisme, etc.), et en montrant les effets d’une nouvelle instrumentation et des techniques intellectuelles qui équipent cette « révolution scientifique » – le microscope et les automates ouvrent de nouvelles réflexions sur les principes du vivant. Ces recherches ont conduit à une réévaluation des savoirs empiriques (observation, description, collection), ainsi qu’à une meilleure compréhension des dispositifs mis en œuvre aux côtés de la mesure et de la quantification pour produire les régularités de la nature. Elles ont montré aussi l’insistance, sinon l’obsession, pour le visible et les représentations visuelles à la fois pour enregistrer, comparer et objectiver et rappeler l’importance encore vive des enjeux esthétiques dans la démarche de classification.

Le second point de basculement historiographique a porté sur la question de l’autorité morale et politique sur laquelle ces pratiques naturalistes s’adossent aux XVIIe et XVIIIe siècles. L’histoire des sciences n’a pas simplement exploré les théories scientifiques et les épistémologies, mais a cherché à comprendre l’articulation entre le développement des naturalismes et la mise en place des cultures absolutistes. Ainsi, derrière Tournefort et les botanistes du roi, un réseau qui est établi sous l’impulsion de Louis XIV qui fait de Versailles un véritable laboratoire naturaliste d’un « absolutisme écologique ». Autour de Linnée, en Suède, c’est tout une économie politique centrée sur les ressources naturelles qui propulse l’histoire naturelle en savoir d’État. Crédit, autorité et utilité encourage une nouvelle philosophie politique de la nature qui va redistribuer et hiérarchiser les autres pratiques naturalistes. Au lieu de rejeter, comme Bachelard en son temps, ces pratiques du côté des pseudo-sciences, l’histoire des sciences actuelle les mobilise pour comprendre la survivance ou le maintien de visions analogistes ou animistes au cœur même de l’Europe des Lumières. Bien qu’objets d’attaques polémiques des philosophes contre les superstitions et les différentes formes de croyances en la « surnature », ou d’une relégation, du côté des savoirs locaux ou indigènes, comme l’a montré Alix Cooper, la place de ces pratiques est maintenue active, y compris dans les comptes rendus et les discussions scientifiques des grandes académies jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. On a peut-être été trop rapide à considérer les dénonciations comme efficaces ; ou à enfermer la discussion autour des « obstacles » ou des « résistances » à la marche irrésistible de la « Révolution scientifique », sans donner sa chance à un Ancien Régime naturaliste complexe et multiple qui durera jusqu’au triomphe de la science au XIXe siècle.

Un autre élément vient enfin troubler le bel ordonnancement mis en place avec succès par Michel Foucault, à savoir l’ouverture vers les mondes lointains. On insistera sur la manière dont le naturalisme occidental est aussi un produit des rencontres, des déplacements, des séjours plus ou moins longs aux confins du monde. En premier lieu, on cherchera à mesurer les effets de la projection naturaliste européenne par le biais des empires. On soulignera ainsi que le naturalisme européen est conçu comme un outil d’échange et de commensurabilité, notamment par les diplomates, avec les grands empires chinois, du Japon et moghol. Les rencontres avec ces autres cultures naturalistes impériales enrichissent et mettent à l’épreuve les pratiques européennes en bouleversant les taxinomies établies et font déjà de la nature un objet-frontière central dans les discussions. Ensuite, l’inventaire du monde naturel lointain entrepris par cet empire des sciences se double de l’idée d’une bio-prospection, à la fois botanique et humaine, et d’un inventaire des ressources naturelles, des pharmacopées, conformément à un modèle des sciences camérales, lié à un néo-mercantilisme. Les « apôtres » linnéens envoyés aux quatre coins du monde au milieu du XVIIIe siècle sont ainsi en quête d’une nature à domestiquer et à acclimatiser en Europe, non sans échec – Linnée ne parviendra jamais à produire du thé à Upsalla. Ces grandes opérations de « diplomatie scientifique » viennent faire oublier les impasses et les limites des contacts avec les Polynésiens, les esclaves africains, les Amérindiens. Ainsi, on se demandera in fine comment ces dynamiques scientifiques ont pu produire un partage géographique et ontologique.

14h30 : Le droit naturel : contrainte ou construction ? Renouvellement de la question à l'égard des droits de l'homme
Alain Wijffels, Historien du droit, Professeur aux universités de Leyde, Louvain et Louvain-la-Neuve, Directeur de recherche CNRS

15h00 : De la Nature universelle aux natures singulières : quelles leçons pour l'analyse des cultures ?
Philippe Descola, Collège de France

15h30 : La question du retour au sol et l'universalisme pervers
Bruno Latour, Sciences-Po Paris

16h45 : Laisser vivre les sentinelles. Transformations de la biopolitique par les chasseurs de virus
Frédéric Keck, CNRS

17h15 : De 1,23 % à 900 cm3, petite différence et grandes conséquences
Alain Prochiantz, Collège de France

17h45 : Fin de la deuxième journée

 

20 octobre 2017

 

09h30 : Le naturel et l'inné : une perspective historique
Justin Smith, Université Paris VII

10h00 : Peut-on parler de « nature humaine » dans la pensée chinoise ancienne ?
Anne ChengCollège de France

11h15 : La nature, sujet de droit ?
François Ost, Université Saint-Louis, Bruxelles

La question de la personnalisation de la nature, qui se pose depuis quelques décennies, revient aujourd'hui au premier plan de l'actualité à la faveur de spectaculaires décisions judiciaires (Inde) et législations (Nouvelle-Zélande) accordant la personnalité juridique à de grands fleuves. Si, traditionnellement, la doctrine juridique s'avère réticente à l'égard de cette solution, il convient aujourd'hui de réexaminer ses arguments dans une optique à la fois pragmatique et pluraliste. Une lecture attentive des motivations soutenant ces avancées juridiques montre cependant que, au moins autant sinon plus que la « valeur intrinsèque » de la nature, ce qui l'emporte, c'est le souci de rendre justice aux traditions, coutumes, et donc aux droits culturels collectifs des communautés autochtones vivant en symbiose avec ces milieux naturels et développant à leur égard une responsabilité continue.

11h45 : Comment situer l'esprit dans la nature ?
Claudine Tiercelin, Collège de France

14h30 : Le système CRISPR-Cas : un outil naturel d'amélioration et de marquage génétique de souches bactériennes
Philippe Horvath, Du Pont Nutrition and Health

15h00 : Using CRISPR/Cas9-Mediated Genome Editing to Investigate Mechanisms of Lineage Specification in Human Embryos
Kathy NiakanThe Francis Krick Institute

15h30 : Quels rapports entre artificialisation de la nature et droit(s) du vivant ?
Marie-Angèle Hermitte,CNRS et EHESS

16h00 : La médecine face à la nature, un combat acceptable ?
Alain Fischer, Collège de France

17h15 : Bio inspiration : mieux comprendre « la nature » pour créer en science des matériaux
Clément Sanchez, Collège de France

17h45 : Débat et conclusions
Philippe Descola, Collège de France

 

 

Les cours et séminaires sont gratuits, en accès libre, sans inscription préalable.


Collège de France
Amphithéâtre Marguerite de Navarre
11 Place Marcelin Berthelot
75005 Paris
Imprimer

Document