Les troubles psychiques occupent aujourd’hui une place paradoxale dans le droit du dommage corporel : officiellement assimilés aux atteintes somatiques, ils entraînent pourtant un traitement réparatoire qui, en pratique, s’en écarte profondément. Invisibles, subjectifs, évolutifs et difficiles à objectiver médicalement, ils mettent en tension les fondements mêmes du droit commun — dommage certain, causalité, réparation intégrale — et révèlent les limites d’un cadre pensé pour des préjudices mesurables et stabilisés. Ce mémoire montre que la réparation du trouble psychique est devenue l’un des terrains les plus sensibles du contentieux contemporain : elle oblige juges, experts et assureurs à adapter constamment leurs outils conceptuels et pratiques. La subjectivité du trouble fragilise l’évaluation, multiplie les incertitudes probatoires et expose à un double risque : la sous-indemnisation, lorsque la souffrance psychique est réduite à un « préjudice moral », et la sur-indemnisation, lorsque plusieurs postes se chevauchent. À travers l’étude de la jurisprudence, des mécanismes assurantiels et des régimes spéciaux, ce travail démontre que la réparation psychique fonctionne déjà comme un quasi-régime dérogatoire, sans jamais l’assumer explicitement. En révélant les tensions entre la logique individualiste de la réparation intégrale et les impératifs collectifs de soutenabilité du système indemnitaire, le trouble psychique agit comme un révélateur des fragilités du droit contemporain — et pose une question centrale : jusqu’où notre système peut-il aller pour réparer l’invisible sans se déséquilibrer ?