Cette thèse propose une analyse de l'évolution doctrinale et de la polymorphie des pratiques du djihâd dans la pensée des Frères musulmans entre 1928 et 2018, à travers une approche chronico-thématique qui met en lumière les continuités et les ruptures idéologiques sur près d'un siècle d'histoire doctrinale du mouvement. Fondée en 1928 par Hassan al-Bannâ, la confrérie s'inscrit dans le contexte de la domination coloniale et de la modernité occidentale, en réhabilitant le djihâd défensif comme outil de réforme et de protection de la communauté musulmane. La première période est ainsi marquée par une tentative de concilier tradition islamique et projet politique global. La répression des années 1950-1960 provoque une rupture doctrinale incarnée par Sayyid Qutb, dont l'idéologie de rupture, forgée dans l'expérience carcérale, introduit une vision duale du monde partagé entre al-jâhiliyya et al-hâkimiyya. Insistant davantage sur l'élaboration d'une théorie politico-religieuse que sur sa traduction pratique, Qutb propose une grille idéologique de rupture totale avec les régimes jugés impies, qui marquera durablement le champ islamiste. Dans une phase ultérieure, l'internationalisation du djihâd, théorisée et mise en pratique par ‘Abdallah ‘Azzâm en Afghanistan, prolonge certains aspects de la pensée qutbiste, mais en les déplaçant de l'ennemi intérieur vers l'ennemi extérieur, sur une terre musulmane envahie. Ce djihâd transnational fut largement favorisé par un contexte exogène — en particulier la guerre d'Afghanistan et les soutiens internationaux qui en ont permis la diffusion. Une quatrième phase est dominée par la figure de Yûssuf al-Qaradâwî, qui renoue avec la tradition banniste en reformulant l'idéologie des Frères musulmans dans une perspective savante et réformiste, et en limitant le recours à la violence armée au cadre strictement défensif. Parallèlement, des déclinaisons locales comme le Hamas illustrent la mise en pratique de cette idéologie face à l'occupation, révélant la diversité des contextes d'application et la polymorphie des pratiques militantes. Enfin, à l'ère des soulèvements arabes (2010-2018), la confrérie se trouve confrontée à l'épreuve du pouvoir et à la remise en question de sa légitimité, révélant une reconfiguration de l'idéologie des Frères musulmans, tiraillée entre hybridations idéologiques, pragmatismes politiques et recours circonstancié au djihâd défensif. L'ensemble de ces trajectoires témoigne de la plasticité doctrinale du mouvement, capable de s'adapter à des contextes variés - de l'Égypte coloniale au Maghreb postcolonial, de l'Afghanistan en guerre à l'Occident en quête d'intégration - tout en conservant un socle idéologique commun. Par l'exploitation de sources primaires arabes, la mobilisation de sources inédites et la réalisation d'enquêtes de terrain, ainsi qu'une démarche interdisciplinaire croisant histoire, sociologie, science politique et théologie, cette recherche démontre que le djihâd tel qu'il est conçu dans l'idéologie des Frères musulmans ne peut être réduit à une essence immuable : il constitue une tradition en mouvement, façonnée par les contextes politiques et sociaux. Elle révèle l'existence d'une doctrine dominante officielle, définissant le djihâd armé principalement comme un djihâd défensif, tel que l'avait réhabilité Hassan al-Bannâ, mais traversée de débats, de dissidences et de pratiques multiples, où le rôle du leadership charismatique et des conjonctures géopolitiques apparaît déterminant. Ces matériaux originaux confirment et renforcent notre thèse, qui apporte une contribution inédite à l'étude de l'islamisme contemporain, en montrant que le djihâd doit être compris non comme une donnée fixe mais comme un champ de significations et de pratiques polymorphes en constante recomposition.