Sous l’effet conjugué des influences khédiviale, européenne et ottomane, la conceptualisation d’un droit positif codifié en Égypte s’est progressivement éloignée de la doctrine islamique classique (fiqh). Dans le fiqh hanafite, la personne interdite est assimilée à un mineur soumis à une double tutelle : sur la personne (wilāya ʿalā al-nafs) et sur les biens (wilāya ʿalā al-māl). Si l’interdiction relevait du qādī, cette compétence est transférée en 1873 aux conseils de tutelle (majālis ḥisbiyya), créés dans un contexte de crise économique. Dès le début du XIXe siècle, l’Égypte s’engage dans un processus de construction étatique et bureaucratique, marqué par la « positivisation du droit ». Les premières entreprises codificatrices et la mise en place de nouvelles juridictions, tout au long du XIXe siècle, traduisent l'affirmation d'une normativité juridique émanant de l’État. Ce mouvement s’intensifie dans les années 1870 avec l’adoption de codes et la création des tribunaux mixtes (maḥākim al-mukhtaliṭa) et indigènes (maḥākim al-aḥliyya), inscrivant durablement l’Égypte dans la tradition civiliste, malgré l’occupation britannique. La fonction judiciaire est également redéfinie, de nouvelles professions juridiques émergent et une infrastructure judiciaire étatique se met en place. Ce « droit positif », constitutif de l’État égyptien, entre toutefois en tension avec la normativité islamique issue de la sharīʿa et du fiqh, laquelle est aussi affectée par la positivisation. Les tribunaux de la sharīʿa sont réorganisés et intégrés sous le contrôle de l’État. Les juges continuent de statuer selon le fiqh hanafite, mais sur la base de textes écrits inspirés de la codification française et dans un champ de compétence progressivement réduit. Cette compétence est désormais circonscrite à une catégorie nouvelle, le « statut personnel » (al-aḥwāl al-shakhṣiyya), notion empruntée au droit romain et adaptée au contexte égyptien par Muḥammad Qadrī Pacha (1821-1888). Ce code officieux traite notamment de l’interdiction (ḥajr), sur la base des catégories classiques du fiqh telles que la prodigalité (safh) ou la démence (ʿath), qui définissent l’incapacité juridique (ʿadam al-ahliyya) selon des critères sociojuridiques distincts de ceux de la médecine moderne. Parallèlement, de nouveaux concepts issus des sciences médicales modernes, introduites dès 1827 avec la création de l’école de médecine par Clot Bey, pénètrent le raisonnement juridique : « faiblesse des facultés mentales », sénilité ou maladies psychiatriques deviennent des causes recevables d’incapacité. L’étude du contentieux de l’interdiction, à partir de décisions publiées à la première moitié du XXe siècle, principalement dans la revue juridique égyptienne al-Muhāmā, révèle une transformation lexicale et argumentative : les catégories du fiqh sont conservées, mais intégrées dans un raisonnement de droit positif, fondé notamment sur la distinction entre forme (shakl) et fond (mawḍūʿ), l’évaluation des faits et le recours à l’expertise médicale. Le fiqh n’est donc pas aboli, mais reconfiguré : ses concepts sont dissociés de leurs modes classiques de preuve et combinés à des catégories issues des sciences modernes. Par l’étude de la jurisprudence relative à l’incapacité, cette thèse documente le phénomène global de la positivisation du droit à l’échelle de l’Égypte et de la mise en place de son système juridique contemporain.