Portail universitaire du droit

Images et imaginaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

Appel

Images et imaginaires au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

7e Colloque annuel du Cercle des Chercheurs sur le Moyen-Orient (CCMO), Paris, Novembre 2019

Date limite le lundi 09 septembre 2019

Depuis les années 2000, et en particulier à partir des « révolutions arabes » de 2011, les régions du Maghreb et du Moyen-Orient ont connu une explosion d’images. La démultiplication des écrans et des caméras au centre des révoltes en est un exemple significatif. Réalisées dans des espace-temps situés souvent au cœur des luttes et reprises à foison, parfois hors contexte, diffusées sur les réseaux sociaux ou dans les médias traditionnels, ces images et les points de vue singuliers qu’elles véhiculent sont l’œuvre aussi bien de producteurs professionnels que d’amateurs aux prises avec les événements. Ainsi elles ont participé à médiatiser les conflits et les revendications et à créer une proximité émotionnelle avec les événements, malgré une fragilité due au terrain labile et dématérialisé que représente Internet.

Plus largement, le statut, le rôle, le support de l’image ainsi que la relation à l’univers visuel a évolué, tant il semble désormais être caractérisé par la profusion, la banalisation, la volatilité, voire la saturation. L’ensemble de ces images a contribué à renforcer des imaginaires - au sens de représentations, mythes ou récits partagés - existants ou en à forger de nouveaux en attirant l’attention sur les sociétés et sur des acteurs minoritaires et faiblement connus des mouvements révolutionnaires en cours. Si des propositions de réappropriation du récit de soi par l’image étaient déjà actives au sein des situations coloniales et postcoloniales, elles se sont considérablement amplifiées depuis le début du millénaire. Comment cette déferlante visuelle travaille-t-elle les imaginaires d’identité et d’altérité ? Quelle influence a-t-elle sur les imaginaires orientalistes ayant par le passé donné à voir la différence comme cadre à la fois esthétique, culturel et politique ?

Ce colloque souhaite ainsi interroger la place des images dans la production des imaginaires collectifs du et au Moyen-Orient/Afrique du Nord dans une perspective historique et comparée, replaçant les soulèvements actuels dans le temps long. Nous entendons par « image » toute forme de présence visuelle ou sonore : arts visuels, peinture, photographie, arts graphiques, films, street art et art urbain, médias, séries télévisées, vidéo-clips, vidéo-art, bd, roman graphique, etc. Quant à l’« imaginaire », il est entendu notamment comme apparaissant « plus réel que ce que l’on peut imaginer, car il est devenu la voie d’accès à une sur-réalité qui est le fondement même du réel auquel l’humanité se confronte quotidiennement »[1]

Il s’agit de comprendre comment les sociétés de la région se mettent en image et prennent en charge leurs propres représentations visuelles. Comment ces images participent-elles à construire, déconstruire, dialoguer ou détourner les imaginaires dominants et quels nouveaux imaginaires contribuent-elles à esquisser ? Peut-on parler d’imaginaires partagés au sein de la région concernée ou s’agit-il plutôt de réalités locales, nationales, spécifiques et situées ? Nous nous interrogerons aussi sur le rôle joué par les diasporas et les communautés exilées, dans la (dé)construction de ces imaginaires et l’élaboration d’une mémoire collective - qui renvoie « aux souvenirs ou [aux] représentations du passé dont des individus, liés par une expérience commune, sont porteurs »[2] -, depuis les mémoires individuelles jusqu’aux mythes fondateurs officiels.

De nombreux travaux - colloques, séminaires, publications - ont investi le rôle de l’image dans la région Afrique du Nord et Moyen-Orient. Toutefois, peu de place a encore été accordée d’une part à la mise en contexte de ces images et d’autre part à leur dimension performative, conduisant à créer des « fictions sociales »[3] potentiellement réifiables par la force de diffusion en réalités sociales. Ce colloque a pour ambition d’explorer les trajectoires des images - de la production locale à leur diffusion transnationale - ainsi que les enjeux politiques, médiatiques et culturels autour des imaginaires et de leurs ancrages multiscalaires (locale, régionale, globale). Circulant dans des scènes de plus en plus globalisées, les images sont parfois prises dans des logiques déterritorialisées. Les producteurs d’images deviennent alors des vecteurs d’imaginaire ou des témoins dans un espace fluide et hétérogène. On mettra l’accent sur ce télescopage d’espaces connectés que la diffusion des images rend visible. On se concentrera également sur les dispositifs transnationaux d’archivage, faisant écho à l’urgence de la préservation dans des contextes de violence aiguë, ainsi que sur leurs limites.

Les images et leurs usages apparaissent enfin comme un moyen de renverser les imaginaires dominants (politiques, médiatiques, occidentaux, etc.) et de se réapproprier le discours sur soi. Les acteurs - reconnus ou anonymes, professionnels ou amateurs, institutionnels ou privés, artistes ou politiques, etc. - proposent des représentations plus ou moins proches des réalités quotidiennes. Certains peuvent contribuer à rétablir une « auto-narration » et recréent des territoires imaginés, projetés, voire rêvés. Le « pouvoir des images » (d’informer, de prouver, de témoigner, de mettre en récit, de médiatiser, de documenter, de convaincre, d’endoctriner) et leur charge performative seront au cœur de nos réflexions, sensibles à explorer les mutations des scènes culturelles, politiques et médiatiques dans la région, de même que la place et le rôle des artistes dans la production et la diffusion d’imaginaires alternatifs en mesure de bousculer le regard porté au(x) territoire(s). En somme, il s’agira de voir comment les images et leurs actions sur les imaginaires peuvent mettre à mal une vision homogénéisante de la région par les médias dominants, pour rendre compte de la diversité et de la complexité de cet espace géographique et social, culturel et politique.

Finalement, cette rencontre pourra être l’occasion de questionner la portée heuristique et les implications méthodologiques des recherches en sciences sociales s’appuyant sur les images comme objet d’étude à part entière. Valorisant une approche pluridisciplinaire (sociologie, anthropologie, histoire, science politique, géographie, histoire de l’art, études cinématographiques, etc.), le colloque du CCMO a ainsi l’ambition de contribuer à renouveler le regard sur les images et leurs enjeux dans la région. En quoi travailler sur, en, avec les images permet-il de renouveler les lectures des soulèvements arabes, et plus généralement les travaux sur cette région ?

Les propositions pourront s’insérer dans une ou plusieurs des thématiques suivantes sans pour autant s’y limiter :

  1. Pratiques de l’image : Comment sont produites et fabriquées les images et par quels acteurs ? Dans quels contextes particuliers et sous quelles contraintes ? Quel récit contribuent à façonner les images des soulèvements et des révolutions arabes ? Quels discours accompagnent ces images (finalités, intentions des acteurs, etc.) ?
  2. Politiques de l’image : Comment les acteurs politiques, publics ou privés, définissent-ils des stratégies de l’image au sens large ? S’inscrivent-ils dans des héritages visuels spécifiques ? Comment les régimes s’approprient-ils ces nouvelles pratiques au service d’un récit qui, lui, reste inchangé ? Comment appréhender les mythes fondateurs des mouvements politiques ou des régimes, dont les discours officiels peuvent être ébranlés par le caractère incontrôlable des images ? Quelles sont les politiques de promotion ou de censure des images médiatiques, artistiques, religieuses, autant que les stratégies de contournement et de résistance ? Comment les acteurs publics et privés financent-ils le marché des images (marché de l’art, marché des images médiatiques, commercialisation de l’image, images de propagande, etc.) ?
  3. Espaces de l’image : Comment les images et les imaginaires circulent-ils au niveau local, régional, transnational (emprunt, déterritorialisation, reterritorialisation) ? Comment se fabriquent les images dans l’espace public et numérique (street art, art urbain, art numérique) et en quoi participent-elles à forger des imaginaires alternatifs de l’espace ? Comment les festivals de cinémas et d’arts visuels qui interrogent la circulation et la réappropriation de l’image de ces régions y contribuent-ils à leur tour ?
  4. Temps de l’image : Comment les images d’archives sont-elles réinterprétées aujourd’hui et participent-elles à créer des imaginaires pour demain ? Quel est le statut (trace, archive, collecte, témoignage, preuve) des images produites en contexte de violence, de répression et de guerre ? En quoi ces images peuvent-elles participer à la construction de mémoires collectives et intimes ou à fabriquer des mondes arabes et musulmans imaginés ?
  5. Controverses de l’image : Quelles frictions, controverses et débats soulève cette mise en images de la région ? Qu’est-ce qui est donné à voir ou dissimulé, rendu visible ou maintenu invisible ? En quoi certaines images peuvent-elles révéler des contradictions, des amnésies mémorielles ou résister à des assignations identitaires fortes (question du genre, ethnique, des minorités, etc.) ? Qu’en est-il de la question des usages des images et des droits d’auteurs qui peuvent donner lieu à des querelles entre les acteurs ? Enfin, comment l’image est-elle mise en doute lorsqu’elle dérange les récits dominants, au motif qu’elle peut être truquée, instrumentalisée, détournée ?

 

Modalités de soumission des propositions et calendrier

Les propositions de contributions (3 000 signes maximum) doivent être assorties d’une courte bibliographie et d’un résumé de CV du ou des intervenantes.

Elles peuvent être rédigées en français, anglais ou arabe.

Elles doivent être envoyées avant le 9 septembre 2019 à l’adresse : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.

 

Comité d’organisation

  • Giulia Fabbiano (ERC Dream, CHS)
  • Charlotte Schwarzinger (EHESS)
  • Marion Slitine (EHESS / IRIS)
  • Manon-Nour Tannous (Université de Reims, CRDT / Centre Thucydide, Collège de France)

 

Comité scientifique

  • Cécile Boëx (EHESS)
  • Jocelyne Dakhlia (EHESS)
  • Habiba Djahlile (Cinéaste et poétesse)
  • Franck Mermier (CNRS/IRIS)
  • Silvia Naef (Université de Genève)
  • Abaher el-Sakka (Université de Birzeit)
  • Rasha Salti (chercheuse, écrivaine et curatrice)

 

Bibliographie indicative

ALVISO-MARINO, A., « Soutenir la mobilisation politique par l’image. Photographie contestataire au Yémen », Participations, 2013/3, n° 7, p. 47-71.

Arab StudiesJournal, dossier « Visual Arts and Art Practices in the Middle East », vol. XVIII, n° 1, 2010.

ARMBRUST, W. (dir.), The Seen and the Unseable: Visual Culture in the Middle East. Visual Anthropology, v. 10, n° 2­4, 1998.

APPADURAI, A., Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Payot, Paris, 2015.

BALASINSKI, J., MATTHIEU, L. (dir.), Art et contestation, Presses Universitaires de Rennes, 2006.

BAUMANN, S., « Archiver ailleurs, archiver autrement ? », Ateliers d’anthropologie [En ligne], 36, 2012.

BELMENOUAR, S., « Art contemporain arabe », Transcontinentales [En ligne], 12/13, 2012.

BOËX, C., « Montrer, dire et lutter par l’image. Les usages de la vidéo dans la révolution en Syrie », Vacarme, n° 61, p. 118-131, 2012.

BOEX, C., « La grammaire iconographique de la révolte en Syrie. Usages, techniques et supports », Cultures & Conflits, 91/92, automne/hiver 2013 [En ligne].

BOEX, C., « 12. La vidéo comme outil de l’action collective et de la lutte armée », in BURGAT, F., (dir.), Pas de printemps pour la Syrie. Les clés pour comprendre les acteurs et les défis de la crise (2011-2013), La Découverte, Paris, 2013, p. 172-184.

BOURAS, A., 1990-1995 Algérie, chronique photographique, Editions Barzakh, 2019.

BOURDIEU, P., « À propos de la famille comme catégorie réalisée », in Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 100, décembre 1993, p. 32-36.

CHAIB, K., « 5. Le Hezbollah libanais à travers ses images : la représentation du martyr », GILLET, F., « L’impact des révolutions arabes sur la production plastique en Algérie : entre sauvegarde du modèle local et dénonciation de l’ingérence étrangère », in DAGHMI, F. (dir.) Arts, Médias, Engagement, Presses Universitaires de Rouen, 2018.

CHORON-BAIX, C. & MERMIER F. (dir.), « L’émergence de nouveaux marchés de l’art », Transcontinentales [En ligne], 12/13, 2012.

DAKHLI, L., « Le monde arabe en révolutions : deux approches des chronologies et des régimes de contraintes », Le Mouvement Social, n° 246, 2014/1, p. 3-6.

DAKHLIA, J. et al. (dir.), Créations artistiques contemporaines en pays d’Islam, Des arts en tension, Paris, Éditions Kimé, 2006.

DOWNEY, A. (dir.), Uncommon Grounds. New Media and Critical Practices in North Africa and the Middle East, IB. Tauris / Ibraaz, 2014.

DOWNEY, A. (dir.), Future Imperfect: Contemporary Art Practices and Cultural Institutions in the Middle East, Sternberg Press, 2016.

DUFOURNET, H. et al., « Art et politique sous le regard des sciences sociales », Terrains & travaux, 2007/2, n° 13, p. 3-12.

GODELIER, M., L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique, CNRS, Paris, 2015.

GOUDAL, E., Les damné(e)s de l’Histoire. Les arts visuels face à la guerre d’Algérie (1954 -2014), Les Presses du réel, Dijon, 2019.

KAZEROUNI, A., Le miroir des cheikhs. Musée et politique dans les principautés du golfe Persique, PUF, Paris, 2017.

LATTE ABDALLAH S. (dir.), Images aux frontières, Représentations et constructions sociales et politiques. Palestine, Jordanie 1948-2000, Presses de l’IFPO, 2005.

LAVABRE, M.-C., « La ‘mémoire collective’ entre sociologie de la mémoire et sociologie des souvenirs ? », [En ligne], 2016.

MAASRI, Z., Off the Wall, Political posters of the Lebanese Civil War, IB Tauris, Londres, New York, 2009.

MEIER, S. P., 2013, « Malaise dans l’authenticité. Écrire les histoires “africaines” et “moyen-orientales” de l’art moderniste », Multitudes, n° 53, 2e trimestre 2013, p. 77-96.

MEJCHER-ATASSI, SCHWARTZ, S, J. P. (dir.), Archives, Museums and Collecting Practices in the Modern Arab World, Farnham/Burlington, Ashgate, 2012.

MERMIER F. & PUIG N., Itinéraires esthétiques et scènes culturelles au Proche-Orient, Presses de l’IFPO, 2007.

MERMIER, F., « Les fondations culturelles arabes et les métamorphoses du panarabisme », Arabian Humanities, 7, 2016, [En ligne].

MERVIN, S. (éd.), Les mondes chiites et l’Iran, Karthala, 2007, p. 113-131.

MESSAOUDI, A., BOISSIER, A. et al., « Arts Visuels. Contextualiser nos regards », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], n° 142, décembre 2017.

MIKDADI NASHASHIBI, S., ADNAN, E. & NADER, L., Forces of Change: Artists of the Arab World, Washington DC, The National Museum of Women in the Arts, 1994.

MOGHADAM, A., « « L’art est mon métier » : émergence et professionnalisation du marché de l’art à Dubaï », Transcontinentales [En ligne], 12/13, 2012.

NAEF, S., À la recherche d’une modernité arabe. L’évolution des arts plastiques en Egypte, au Liban et en Irak, Slatkine, Genève, 1996.

NAEF, S., Y a-t-il une « question de l’image » en Islam ?, L’Harmattan, Paris, 2004.

NAEF, S. et HELBIG, E. (dir.), Visual Modernity in the Arab World, Turkey and Iran: Reintroducing the ‘Missing Modern’, Asiatische Studien/Etudes Asiatiques, 70, 4, 2016.

PICAUDOU, N., VERMEREN, P. (dir.), « Le printemps « arabe » de 2011 au regard de ses cultures politiques », Horizons Maghrébins - Le droit à la mémoire, Presses universitaires du Midi, Université Toulouse Jean Jaurès, 32e année, n° 74, 2016.

SAID, E., L’Islam dans les médias, Sindbad/Actes Sud, 2011.

SAID, E., L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980.

SCHAUB, N., Représenter l’Algérie : images et conquête au XIXe siècle, Paris, CTHS/Institut national d’histoire de l’art (INHA), 2015.

SCHNEIDER, A., WRIGHT, C. (dir.), Between Art and Anthropology: Contemporary Ethnographic Practice, Berg, New York, 2010.

SLITINE, M., « Pratiques de l’art contemporain à Gaza : entre isolement et mondialisation », Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée (n° spécial : « Arts visuels en terres d’islams : nouvelles approches, nouveaux enjeux »), décembre 2017.

WINEGAR, J., Creative Reckonings: the politics of art and culture in contemporary Egypt, Stanford, Stanford University Press, 2006.

ZABUNYAN, D., L’insistance des luttes : images, soulèvements, contre-révolutions, De L’Incidence Éditeur, 2016.

 

 

Partenaires :

Orient XXI, Centre de Recherches Droit et Territoire (Université de Reims), Centre Thucydide (Université Paris II), ERC Dream, iReMMO.

 

 

[1] GODELIER, M., L’imaginé, l’imaginaire et le symbolique, CNRS, Paris, 2015, p. 81.

[2] LAVABRE, M.-C., « La ‘mémoire collective’ entre sociologie de la mémoire et sociologie des souvenirs ? », [En ligne], 2016.

[3] BOURDIEU, P., « À propos de la famille comme catégorie réalisée », in Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 100, décembre 1993, pp. 32-36.



Document