L'évaluation des étudiants face aux évolutions technologiques0063067
- A propos des enseignants-chercheurs, une chose paraît certaine : l’évaluation est devenue un « sujet qui fâche » dans les facultés de droit pour des raisons identifiées. Les unes tiennent à la massification de l’enseignement supérieur (des effectifs élevés par rapport aux autres composantes et un cadre réglementaire interdisciplinaire qui ignore cette réalité. La crise du recrutement liée au déficit de financement des universités a pour conséquence des conditions réduites d’encadrement et une charge de travail importante, impactant le temps dévolu aux activités de recherche. Le temps consacré à la préparation des sujets, aux surveillances, aux corrections, aux délibérations, aux consultations de copies … ne cesse d’augmenter. S’il y a en principe 2 sessions d’examen, en réalité depuis le Covid l’administration impose des épreuves de remplacement par session. Dans certains établissements, il y a donc 4 sessions d’examen. Même si les épreuves de remplacement ne concernent qu’un étudiant ou une poignée, le temps de préparation et de surveillance n’est pas réduit. Une difficulté est plus rarement évoquée : la diminution des contrats doctoraux, la multiplication des options obligent au recrutement de nombreux vacataires professionnels. Leur niveau d’investissement est variable et leurs compétences inégales, ce qui peut aussi arriver y compris chez les contractuels LRU. Il arrive qu’ils se dérobent à la correction des copies ou n’y procèdent pas selon les critères habituels ce qui va augmenter la charge de travail des titulaires qui vont reprendre les copies.
- Les enseignants-chercheurs se plaignent des conditions souvent insatisfaisantes de déroulement des examens, des modalités d’évaluation dont le format souvent imposé par la réglementation nationale ou de l’établissement ignore les considérations pédagogiques. Une de leurs critiques concerne les dates des épreuves. Faute de coordination, les étudiants se focalisent sur la matière faisant l’objet du prochain contrôle et ne préparent plus leur autre TD quand approchent les galops et autres épreuves de contrôle continu. Ce qui est embarrassant c’est que les dates des galops et charges de correction engendrant une tardiveté de restitution et des difficultés à faire aux étudiants un retour sur leur travail à même de permettre de progresser confirmant qu’à l’université l’évaluation est essentiellement sommative et insuffisamment formative. ! Mais les universitaires eux-mêmes contribuent à pérenniser cette situation qu’ils critiquent : par exemple en refus le tirage au sort entre les matières des unités complémentaires d’enseignement parce qu’il leur paraît impossible que les étudiants ne soient pas évalués dans « leur » matière et qu’une seule note soit donnée pour une UE à 3 éléments.
Un autre sujet délicat en cette période est celui du rôle que peut jouer le numérique au sein de nos facultés et en particulier de l’impact de l’Intelligence Artificielle Générative sur l’évaluation des étudiants. Elle permettrait des fraudes indétectables par nos logiciels actuels et rendrait obsolète les évaluations de travaux réalisés « à la maison », notamment les fameuses copies de contrôle continue relevées hebdomadairement ou bien les mémoires ou directions de recherche. Souvent vilipendé dans les facultés de droit antérieurement à l’irruption de l’intelligence artificielle générative, la numérisation de l’enseignement a profondément transformé les pratiques évaluatives. La généralisation des espaces numériques de travail (ENT), l’essor des plateformes de formation à distance (MOOC, SPOC) a apporté le meilleur : les cours UNJF. Mais la crise sanitaire de 2020-2021 a conduit à une mise en œuvre en urgence des examens à distance ont mis à l’épreuve les systèmes d’évaluation qui a révélé de nombreuses fragilités juridiques et pédagogiques. Les examens en distanciel ont en particulier soulevé des questions inédites quant à l’identification des candidats, à la surveillance des épreuves (proctoring) et à la protection des données personnelles. La CNIL s’est prononcée sur la licéité des dispositifs de surveillance à distance, posant des conditions strictes de proportionnalité entre la nécessité de lutte contre la fraude et le droit au respect de la vie privée des étudiants, garanti notamment par le règlement général sur la protection des données (RGPD, Règlement UE 2016/679).
2/ Présentation des interventions
Nous avons choisi d’aborder cette question de manière pragmatique et « professionnelle » :
- Pragmatique : ne portant notre attention sur les réalités concrètes de l’évaluation, la réglementation, l’évolution des méthodes, l’évolution des finalités ;
- « Professionnelle » : les intervenants sont des collègues, des enseignants-chercheurs des facultés de droit et de science politique, exerçant ou ayant exercé des fonctions de VP, doyen, assesseur ou vice-doyen dans les facultés de droit et de science politique. Il s’agit donc d’une réflexion corporatiste ou peu s’en faut. Elle ne sera pourtant pas nombriliste puisque, fort heureusement, un professeur en sociologie, un documentaliste juridique et un magistrat nous apporteront un regard, non pas étranger mais complémentaire.
Nous aurions pu, et nous pourrions à un autre moment aborder ce thème à travers le regard de personnalités extérieures aux facultés de droit et de sciences politique : praticiens du droit, entreprises et administrations recruteurs de profils juridiques, étudiants mais les quelques heures de cette journée n’auraient pu y suffire. Aujourd’hui nous écouterons leurs éventuelles questions et remarques avec attention. En outre, il ne faut pas le cacher, l’évaluation est aujourd’hui un des points de crispation, si ce n’est de cristallisation des mécontentements des enseignants-chercheurs au regard de l’évolution de leurs conditions de travail et de leur perspectives de carrière. Si notre manifestation n’est pas nombriliste, elle est un peu égocentrique. Nous souhaitons faire le point sur une situation qui paraît dommageable pour les parties prenantes. Il nous a paru urgent et important de proposer des pistes de solution élaborées au sein de notre corporation
Dès lors le programme de cette journée s’imposait :
- D’abord un témoignage : si aucun vent n’est le bon pour celui qui ne sait vers quel port il veut naviguer, aucun chemin n’est le bon pour celui qui ne sait d’où il part. Nous nous sommes tournés vers monsieur le professeur Yves Gaudemet, professeur de droit public émérite à l’université de Paris 2 Panthéon-Assas et académicien. Il nous présentera l’évaluation des étudiants depuis les années 1960 jusqu’au début du nouveau siècle. Ce sera un témoignage professoral, en dépit des fonctions exercées au sein des cabinets ministériels par le distingué académicien.
- Nous débuterons ensuite les travaux proprement dits par un Regard sociologique sur l’évaluation dans les facultés de droit et de science politique porté par Romuald Bodin, professeur en sociologie à Nantes Université et directeur du Centre de sociologie de l’Université de Nantes, auteur d’un ouvrage bien connu : "L'Université n'est pas en crise". Ce livre ne dit pas que tout va bien à l'Université mais que la rhétorique de la crise empêche de comprendre ce qu'est réellement l'Université. Romuald Bodin est également le co-auteur d’un passionnant article « Entre triple contrainte et ancrage disciplinaire. Pratiques et conditions d’enseignement à l’Université ». Il s’est enfin s’est intéressé directement aux étudiants en droit dans un article « Adhésion enchantée et aléas universitaires : les effets ambivalents de la sélection à l’Université » publié en 2020 dans l’année sociologique et dans une autre publication « L'université, un espace de régulation. L'« abandon » dans les 1ers cycles à l'aune de la socialisation universitaire ».
- Les questions cruciales de l’utilité et l’usage de l’évaluation et de l’élargissement de la finalité de l’évaluation seront traitées par Jean-Christophe Saint-Pau et Christine Bertrand.
- Les bouleversements en cours de l’évaluation seront abordés lors de l’intervention de F. Vasseur et F. Jamay s’agissant de La désormais célèbre Approche par Compétences et lors d’une table-ronde introduite et modérée par E. Netter s’agissant de L’évaluation face aux évolutions technologiques. Cette table-ronde accueillera : E. Barthe, Anaïs Danet, Karine Favro et Yannick Meneceur. Il y sera question d’IA, technologie au cœur des polémiques éducatives et des interrogations sur l’avenir des métiers du droit
- L’IA sera aussi l’une des spécificités de l’évaluation des étudiants en science politique envisagée à côté de celles des étudiants en situation d’aménagement ou en situation de handicap qui seront présentées respectivement par Jean-Gabriel Contamin, Ludovic Pailler et Dimitri Houtcieff.
- Bien évidemment puisque nous sommes des juristes et que l’évaluation est encadrée par une réglementation que nous ne pouvons ignorer comme nous le rappelle régulièrement la justice administrative, M. le doyen Jean-Christophe VIDELIN nous présentera le cadre réglementaire de l’évaluation. Constitué d’un enchevêtrement de textes qui, pris ensemble, forment un système d’une complexité considérable, il a son siège dans le code de l’éducation, notamment ses articles L. 123-1 et suivants relatifs aux missions du service public de l’enseignement supérieur, et ses articles L. 613-1 et suivants relatifs aux diplômes nationaux. Ces textes consacrent en principe l’autonomie pédagogique des universités voulue par la loi n° 2007-1199 du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités (dite loi LRU), pourtant, et ce n’est pas forcément une mauvaise chose, les MCC ne diffèrent pas en profondeur d’une faculté de droit à l’autre.
C’est à l’ensemble de ces questions — historiques, normatives, pédagogiques et technologiques — que le présent colloque entend apporter des éléments d’analyse et, su possible, de solution. Réunissant des universitaires spécialistes du droit public, du droit privé, de la science politique, de la sociologie, cette journée d’études ambitionne de croiser les regards pour mieux cerner les enjeux d’une évaluation à la fois juste, efficace et adaptée aux mutations du monde contemporain. L’évaluation est plus qu’un acte technique : elle contribue à l’expression des valeurs que nos Facultés entendent transmettre. La journée de travail l’a confirmé et l’écho positif de l’écosystème des juristes ouvre peut-être la voie à d’autres réflexions, le sujet ne pouvant être considéré comme épuisé.
Univ-Droit
Le conseil scientifique de la Fondation Ius et Politia a accepté de retenir comme sujet de son colloque de 2025 la proposition que j’avais émise de traiter de l’évaluation des étudiants en droit et en science politique. Fort heureusement, pour vous et pour moi, mes collègues et amis Lucie Delabie et Julien Boudon se sont joints à moi pour organiser cette manifestation avec le soutien de la Fondation et de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Le Professeur Yves Gaudemet le professeur Pierre Delvolvé ont fait en sorte que les travaux de la Fondation et notamment ce colloque bénéficient de toutes les facilités pertinentes. L’accueil que nous recevons ce jour en est la manifestation flagrante. Je ne peux remercier individuellement toutes les personnes dont la contribution a été déterminante, toutefois je tiens à saluer les personnes qui ont apporté un soutien administratif à cette organisation au point de départ et au point d’arrivée. Les remerciements des organisateurs d’un colloque s’adressent toujours aux intervenants et aux participants : sans les premiers, point de contenu, sans les seconds, point d’intérêt. Il n’est probablement pas de bonne période pour organiser un colloque car les tâches des enseignants-chercheurs sont désormais si lourdes qu’elles leur laissent peu de répit, surtout s’ils sont vice-président, doyen, vide-doyen ou assesseur, comme la plupart de nos conférenciers aujourd’hui, mais la période du mois de juin entre achèvement d’une année universitaire et préparation de la rentrée de la prochaine est peut-être encore plus malcommode. Nous vous sommes infiniment reconnaissants du temps passé à la préparation de vos interventions et de votre présence à tous. Il est évidemment indispensable de remercier les étudiants car notre thème n’a de sens que par rapport à eux : la présence de plusieurs d’entre eux nous réjouit.
1/ Présentation du thème :
L’évaluation des étudiants en droit et en science politique.
« Examiner, c’est juger » : ce truisme pédagogique renferme une tension fondatrice que les facultés de droit ont, depuis leur origine médiévale, assumé avec détermination. Dès la fondation de l’Université de Paris au XIIIe siècle, puis celles d’Orléans et de Montpellier, la disputatio et la determinatio constituaient les premières formes d’évaluation académique. le candidat au titre de licentiatus ou de doctor devait soutenir publiquement des thèses face à ses pairs, en un exercice qui mêlait déjà vérification des connaissances, maîtrise de la forme rhétorique et appartenance à une communauté savante. A l’époque de l’Ancien Régime le système d’examens formels, souvent corporatistes, contrôlés par les Facultés sous l’autorité de l’Église, s’est consolidé. La Révolution française, en supprimant les corporations universitaires par la loi des 18 et 28 août 1793, a brisé cet édifice majestueux. La reconstitution napoléonienne, avec la loi du 10 mai 1806 et le décret du 17 mars 1808 instituant l’Université impériale, a refondu entièrement le système d’enseignement supérieur sur un modèle centralisé, au sein duquel l’examen, national, uniforme, et plus tard républicain, devenait le symbole d’une forme originelle de méritocratie. Jusqu’au XXème siècle, l’évaluation en droit demeurera dominée par le paradigme de l’examen terminal écrit, fondé sur la dissertation juridique et le commentaire d’arrêt ou de texte reposant eux-mêmes sur un plan en 2 parties et 2 sous-parties. Le lien entre la culture juridique française et ces formes d’évaluation est si profond qu’il constitue une tradition épistémique, un « style » national de formation du juriste, qui étonne les étudiants internationaux, les rebute et finalement les séduit, parfois.
La réglementation nationale contemporaine des évaluations est issue de la réforme dite Licence-Master-Doctorat (LMD), opérée en droit français par le décret n° 2002-482 du 8 avril 2002 portant application au système français d’enseignement supérieur de la construction de l’Espace européen de l’enseignement supérieur ou Espace de Bologne, et par l’arrêté du 23 avril 2002 relatif aux études universitaires conduisant au grade de licence. Cette réforme, loin de n’être qu’une réorganisation architecturale des cursus en semestres et en crédits ECTS, a emporté des conséquences profondes sur la philosophie même de l’évaluation. En substituant à la logique du diplôme terminal celle de la capitalisation de crédits, elle a introduit une plasticité inédite dans le parcours étudiant, généralisant compensation, validation des acquis et mobilité international et entraînant une indéniable modification de la relation pédagogique et évaluative. Les arrêtés du 1er août 2011 et du 22 janvier 2014 fixant le cadre national des formations conduisant à la délivrance des diplômes nationaux de licence, de licence professionnelle et de master, ont par la suite précisé les modalités du contrôle des connaissances, en réaffirmant notamment l’obligation pour chaque établissement d’arrêter et de porter à la connaissance des étudiants, en début d’année universitaire, les règles relatives aux examens. Plus récemment, la loi n° 2018-166 du 8 mars 2018 relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (dite loi ORE), complétée notamment par le décret n° 2018-746 du 27 août 2018, a introduit de nouveaux outils de différenciation des parcours — dont les plateformes Parcoursup et Monmaster — et réinterrogé le sens même de la sélection à l’entrée dans l’enseignement supérieur et renouvelé le questionnement : nous évaluons les étudiants sur 6 semestres en Licence mais en réalité sur les notes des 5 premiers semestres conditionnent leur avenir en master en raison d’un calendrier déphasé de la pédagogie.
L’évaluation est donc un mot-clé dans le glossaire de l’ESR. Ce secteur n’est pas le seul à être concerné mais le phénomène y est particulièrement ressenti : tous évalués, tout évaluer, évaluer tout le temps. Une approche savante de l’évaluation montre Il existe de nombreuses acceptations du terme « évaluation » en éducation. Définie comme l’ensemble des procédures misent en œuvre pour mesurer les résultats d’apprentissage des étudiants, l’évaluation est souvent perçue comme « en-dehors » du processus d’apprentissage et d’enseignement. Il existe plusieurs types d’évaluation :
• Pronostique : avant l'apprentissage, permet l’analyse des situations, des besoins, des profils et prérequis d'étudiants.
• Diagnostique : avant l'apprentissage, permet l’analyse des situations, des besoins, des profils et prérequis d'étudiants.
• Formative : pendant l'apprentissage, sert d’accompagnement de l'apprentissage, permet la remédiation et l’autorégulation. L'objectif est d'obtenir une double rétroaction : sur les apprentissages de l’étudiant mais aussi sur l’enseignement. Ce type d’évaluation privilégie la régulation et autorise l’erreur (qui n’est pas ici un échec mais une modalité d’apprentissage normal) et les essais.
• Sommative : après l'apprentissage permet l’inventaire/bilan des savoirs/compétences acquis. Met l’accent sur les performances évaluées en fonction des critères de réussite. Celle-ci peut être l’occasion de délivrance de diplômes, auquel cas elle est dite certificative.
Au-delà du domaine éducatif, l’évaluation concerne nos institutions (EPE, Grand établissement, Comue, composantes, centres de recherches), nos actions (formations, enseignements, projets de recherche), les femmes et hommes qui y travaillent (collectivement et individuellement). Une culture de l’évaluation est d’ailleurs évoquée de manière savante. Mais le choix a été fait, pour cette journée, de ne s’intéresser qu’à l’évaluation des étudiants, il ne sera pas question ici d’évaluation ni des universités, ni des offres de formation, ni même des enseignements : d’une part parce que cette forme d’évaluation est au cœur de notre fonction d’enseignant, de fait si ce n’est de droit, d’autre part parce que l’actualité, mais pas que semblait le justifier : problématiques d’inclusion, massification, diversification des publics, fraudes, approche par compétences et bien sûr l’émergence de l’IA… .
L’évaluation des étudiants désigne « l’ensemble des procédures destinées à mesurer les résultats des apprentissages des étudiants en matière de connaissances assimilées, de compréhension développée et de compétences acquise ». Cette définition est issue d’un rapport de l’inspection générale au titre significatif : « L’évaluation des étudiants à l’Université : point aveugle ou point d’appui ? ». Le contenu de l’introduction de ce rapport correspond aux interrogations qui nous préoccupent encore aujourd’hui alors que ledit rapport date de 2007, comme si le temps s’était figé et que la résolution des questions se dérobait à notre réflexion. Il est ainsi écrit qu’il s’agit d’un sujet dont l’importance ne s’est jusqu’ici pas imposée, soit un thème qui n’apparaît pas au-devant de la scène mais dont la mission a constaté le caractère désormais stratégique. L’étude, quasiment contemporaine de la mise en place du LMD, est d’une grande actualité alors même que le paysage de l’évaluation a été en fait modifié profondément par la mise en place du LMD dans un sens qui a rendu la réalité plus complexe encore. Ce qui étonne profondément est le fait que les procédures d’habilitation ou de réhabilitation autrefois ou d’accréditation aujourd’hui des formations ne portent en général qu’un regard rapide sur ce qui est dit par les universités des procédures prévues pour l’évaluation, le descriptif en étant la plupart du temps sommaire. Il en va de même de ces questions dans le contenu des contrats quinquennaux. Le rapport soulignait que dans les évaluations des universités réalisées par le Comité national d’évaluation, dans le regard porté sur elles par l’IGAENR, dans le protocole d’auto-évaluation mis au point en 2003 par ces deux instances sous le nom de « livre des références », la question de l’évaluation des étudiants est peu abordée, ou de façon trop exclusivement juridique ou descriptive. Les choses ne semblent pas avoir changé et il n’y a pas ou peu de publications depuis. La rareté des travaux de recherche souligné en 2007 peut être relevée encore aujourd’hui quoique l’un de nos invités, le professeur Romuald Bodin ait contribué avec sa co-autrice, Sophie Orange, à combler un peu de manque. Ce manque d’information sur l’évaluation des étudiants a pour conséquence que les responsables comme les acteurs de terrain éprouvent des difficultés lors de leur prise de décisions dans ce domaine. Dans un contexte de concurrence accrue pour l’ESR public, les facultés de droit étant challengées par des établissements privés à la communication tapageuse, la mesure de la valeur d’un diplôme, de l’efficacité et de l’équité des formations qui y conduisent, des effets de tel ou tel aspect de la réglementation sur la diffusion effective des diplômes devrait être assurée via une procédure validée et partagée. Cette mesure ne saurait être uniquement quantitative, un regard qualitatif sur les modalités d’évaluation selon les champs et les niveaux serait pertinent. Si nous n’avons prévu, lors de ce colloque, d’aborder la dimension internationale, nous sommes parfaitement conscients qu’une approche comparative contribuerait à une meilleure compréhension des finalités et méthodes de l’évaluation des étudiants. Un thème à réserver à un prochain colloque de Ius et Politia ?
Si la délivrance du diplôme fait figure de finalité principale, elle s’accompagne d’une finalité dont l’importance croît : certifier les compétences des étudiants. Pendant longtemps, l’évaluation universitaire a eu une finalité essentiellement certificative : il s’agissait de vérifier l’acquisition de connaissances et d’aptitudes en vue de la délivrance d’un titre. La fonction sélective, l’examen tenant lieu de filtre social, était assumée, parfois brutalement. Or notre colloque part du constat que cette conception, pour légitime qu’elle demeure dans certaines de ses dimensions, ne saurait épuiser la richesse d’une évaluation véritablement au service de la réussite étudiante. La doctrine pédagogique distingue désormais avec profit l’évaluation sommative, qui sanctionne un niveau atteint, de l’évaluation formative, qui accompagne et guide la progression de l’apprenant. Cette distinction, familière aux spécialistes des sciences de l’éducation, pénètre désormais les textes réglementaires eux-mêmes, notamment à travers la généralisation du contrôle continu intégral encouragée par les récents arrêtés licence et master. La mission de l’évaluation a acquis enfin une dimension d’insertion professionnelle. La loi n° 2013-660 du 22 juillet 2013 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche a clairement affirmé le rôle de l’université dans la préparation à l’insertion professionnelle. Dans les facultés de droit, cet impératif se traduit par le développement des cliniques juridiques, des simulations de procès (moot courts), des stages conventionnés et des épreuves pratiques d’oral, autant de modalités évaluatives dont les fondements juridiques comme la valeur pédagogique méritent d’être précisément analysés. Comment intégrer le fait, pas si ancien, que l’évaluation des étudiants en droit ou en science politique ne se fait pas toujours en droit ou en science politique. L’évaluation peut porter sur des objets non disciplinaires, mais issus de disciplines voisines ou complémentaires, voire sur des objets sociétaux. L’évaluation prend alors une dimension sociétale voire citoyenne.
L’objet de l’évaluation reste toutefois une activité réalisée par un étudiant mais choisie et construite par l’équipe pédagogique ou plus souvent par l’enseignant-examinateur. La finalité de l’évaluation devrait être d’offrir une rétroaction à l’étudiant, à l’enseignant et à l’institution. La consultation des copies par exemple répond à cet objectif pour les étudiants : si elle est obligatoire pour l’enseignant (bien qu’elle ne donne pas lieu à sanction en cas d’inexécution), elle demeure facultative pour l’étudiant. Viennent les étudiants qui n’en ont pas réellement besoin parce qu’ils sont de bonnes notes, mais ceux pour lesquels la lecture conjointe de la copie serait pertinente sont souvent absents. Découragement ? Indifférence ? Résignation ? Pour les oraux, il y a rarement de sollicitations des étudiants pour savoir pourquoi ils n’ont pas réussi l’exercice. Mais, il faut l’admettre, les examinateurs font parfois défaut. Dans les jurys, je suis souvent étonnée de constater que mes équipiers ne prennent pas de notes. Quant à l’institution, s’intéresse-t-elle aux évaluations des étudiants autrement que pour faire saisir par la service compétent une note dans une machine et faire tourner un logiciel pour calculer une moyenne ? Quelques statistiques sont fournies, épluchées parfois en conseil de perfectionnement mais la lourdeur des procédures de révision des modalités de contrôle des connaissance couplée aux résistances des collègues qui ne veulent pas d’évolution des règles d’examen ne permettent pas d’ajuster les examens aux apprentissages. Or, il semble que ce soit la façon dont les étudiants sont évalués qui est le facteur qui influence le plus la façon dont ils apprennent. Dans l’enseignement supérieur, les étudiants vont chercher une sorte de « score », un nombre de points soit la note la plus élevée. En effet, les pratiques évaluatives consistent souvent à attribuer des notes. La principale préoccupation, si ce n’est la préoccupation exclusive des étudiants tourne autour de la note et de la réussite aux examens (obtenir au moins la moyenne, la meilleure note possible, une note supérieure aux autres, etc.), aux dépens de la qualité de leurs apprentissages. Ils ciblent l’étape suivante et notamment à l’issue du semestre 5 de la Licence leur sélection en Master au détriment des perspectives, à moyen ou à long terme. Ils se concentrent sur le prestige d’un diplôme, voire d’une profession. Certains parviennent ainsi jusqu’en école d’avocats sans avoir fait de stage, sans savoir si cette carrière, ce métier leur plaira, leur permettra d’utiliser les connaissances pour l’acquisition desquelles ils ont fourni tant d’efforts. La diversification très marquée désormais du recrutement des étudiants des facultés de droit et de science politique n’a pas modifié cet état d’esprit passif des étudiants.
Nous accueillons pourtant des bacheliers des filières générales, mais aussi des filières techniques et parfois même professionnelles. Nous accueillons des étudiants non bacheliers en capacité en droit notamment. Nous accueillons des alternants, des adultes en reprise d’études dans le cadre de la formation continue, des étudiants réorientés, des étudiants qui visent des diplômes de médecine, des étudiants à distance, des étudiants internationaux, des étudiants en double parcours, des étudiants des IEP, des écoles de commerce, des écoles d’ingénieurs …. Nous accueillons des étudiants qui ont préalablement validé des BUT, des bachelors en établissements privés, des BTS … L’adaptation de nos modalités d’évaluation aux étudiants accueillis est assurée dans certains cas : étudiants en situation de handicap par exemple. Assurée en droit, mais en fait ? Et qu’en est-il des aménagements proposés aux étudiants de formation continue, aux étudiants salariés, aux étudiants internationaux ? L’individualisation des parcours est fréquemment évoquée et promue, mais les évaluations ne semblent pas en porter le reflet. Il faut faire preuve de lucidité quant à nos étudiants : leurs besoins, leurs modalités d’apprentissage et de travail universitaire changent de génération en génération. C’est difficile à admettre mais notre expérience personnelle est de moins en moins pertinente au fil du temps. Les étudiants sont en outre souvent salariés : fatigue et moindre disponibilité nuisent à la concentration et à l’investissement. Nous observons des difficultés croissantes, en termes de méthodologie, de raisonnement, au plan rédactionnel. Les effets de plus en plus pernicieux du bachotage dans les matières complémentaires, tant dans les copies et QCM que lors des oraux, nous alertent quant à la capacité de nos étudiants à atteindre le niveau requis en master et au-delà. Les incidences induites des évolutions technologiques, en particulier aujourd’hui du développement de l’IA impactent parfois leur assiduité puisque cet accès facilité aux connaissances et contenus, notamment « en ligne », réduise le travail personnel préparatoire et crée des difficultés de compréhension fréquentes.
Si nous savons à peu près qui nous évaluons et quel est l’objet de l’évaluation, il reste un recoin mal éclairé. Pour qui évaluons-nous les étudiants ? De manière triviale, cette question pourrait être celle du « client final » de nos formations : est-ce l’étudiant ? Ou bien n’est-il qu’un client intermédiaire, le client final étant l’employeur ? L’avis des milieux professionnels sur la formation de nos étudiants est important. Dans le cadre des conseils de perfectionnement, désormais obligatoires, nous le recueillons et en tenons compte. Nous aurions pu retenir ce sujet pour notre journée mais il ne se traite pas en 20 minutes d’intervention et il faudrait pour être juste et efficace le traiter sous la forme de « regards croisés » de différentes praticiens. Il ne faut pas en outre négliger le fait que l’étudiant qui sort de la faculté de droit n’est pas en mesure le plus souvent d’exercer une profession juridique ou a fortiori judiciaire. Pour devenir avocat, notaire, commissaire de justice, magistrat, administrateur judiciaire, mandataire … il lui faudra passer un ou plusieurs examens professionnels, suivre une scolarité particulière en complément des diplômes de droit. Le « produit » que nous proposons au marché est donc « semi-fini » et sa transformation en « produit fini » ne dépend pas de nous. Tous les étudiants de nos facultés n’embrasseront pas toutefois ces carrières juridiques ou judiciaires : nombre deviendront juristes dans les entreprises privées ou publiques, les associations, les collectivités publiques … L’université n’est pas une école professionnelle, sa mission n’est pas de satisfaire aux exigences précises en termes de compétences de ces acteurs économique. La société n’accepterait pas qu’elle les ignorât. La réglementation lui impose d’ailleurs de les prendre en compte puisque les diplômes universitaires sont décrits dans les fiches RNCP et les masters sont organisés pour permettre une insertion professionnelle immédiate notamment lorsqu’ils sont ouverts en alternance, formule largement plébiscitée ces dernières années mais que les réformes législatives fragilisent. La perte des avantages financiers montre une dérobade des milieux professionnels qui se comportent parfois comme des chasseurs de prime emboîtant le pas d’universités affamées de ressources propres. Au-delà du conseil de perfectionnement, les praticiens ne sont pas impliqués dans les évaluations sauf s’ils sont intervenants et examinateurs. Cela reste le cas même pour des formations dont ils sont partenaires, le principe d’indépendance des jurys l’impose.
De ce qui précède peut-on conclure que l’évaluation est faite pour les enseignants-chercheurs ? Il m’arrive de le penser. Notamment lorsque la modalité de contrôle des connaissances prévue est un exercice du perroquet. J’appelle ainsi le contrôle terminal oral qui est basé sur une récitation du morceau du cours correspondant à la question figurant sur un petit papier tiré d’une pioche par l’étudiant. Il s’agit d’un oral simple, que l’étudiant prépare en quelques minutes ou pas, la récitation attendue étant complétée ou pas par des questions portant sur le sujet ou d’autres parties du cours. L’étudiant a souvent à cœur de réciter mot pour mot le cours appris par cœur. C’est une forme de démonstration de sa virtuosité, de sa capacité à mémoriser. Pour l’examinateur, l’exercice peut être très satisfaisant : il retrouve ses propos dans la bouche de l’étudiant, qui devient miroir. La même satisfaction peut être éprouvée en corrigeant des copies dans lesquelles le cours est impeccablement restituée, dans le cadre des fameuses questions de cours des unités d’enseignement complémentaires. Ce type d’exercices permet de valider le diplôme et la réussite de l’étudiant atteste de la maîtrise à l’instant de l’examen des connaissances, des savoirs théoriques, appris (dans les deux sens de ce mot). Mais la compétence évaluée ainsi est-elle pertinente et suffisante ? Apprendre, sans forcément comprendre, et réciter, sans forcément expliquer ne semble pas indispensable dans le déroulement d’une carrière. Les étudiants qui trustent les premières places en faculté ne sont pas nécessairement ceux qui réussiront le mieux dans le monde professionnel. L’adoption du système du LMD a mis en effet l’accent sur ce mot « compétences » qui engloberait les savoirs, savoir-faire et savoirs-être que les étudiants acquièrent dans nos facultés. L’évaluation des compétences, et non pas seulement des savoirs, est depuis quelques années au cœur des discussions. Elles ont permis de prendre conscience du fait que l’évaluation des étudiants ne vise pas uniquement à leur permettre de valider une unité d’enseignement ou une formation mais qu’elle Elle produit des effets sur la façon dont ils apprennent, sur l’organisation de leurs connaissances dans la mémoire à long terme, sur leur motivation et sur la suite de leur formation. La notion de compétence est présente dans le texte de cadrage national des formations conduisant à la délivrance des diplômes nationaux de licence, de licence professionnelle et de master de 2014, complété en 2018 par l’arrêté relatif au diplôme de licence3 et en 2019 celui relatif au diplôme de licence professionnelle . En parallèle, le périmètre de chaque diplôme est fixé nationalement à travers les référentiels de compétences nationaux des fiches du répertoire national de la certification professionnelle (RNCP) (disponibles sur le site de France compétences). Concernant les outils, les QCM sont probablement les plus critiqués. On leur reproche notamment le fait que les étudiants passent beaucoup de temps à s’entraîner dans les annales, au détriment d’autres apprentissages comme par exemple les cas pratiques qui permettent d’appliquer les connaissances, voire de leur présence en cours afin de mieux « bachoter ». Bien que le contrôle continu tende à se substituer aux contrôles terminaux, que l’écrit ait perdu son statut impérial nombre de nos collègues persistent à penser que les contrôles terminaux écrits, sous forme de dissertation ou de commentaires de texte et notamment de décisions de justice, les mémoires, les direction d’études et de recherches sont les épreuves reine des études de droit et de science politique. Basées sur une réflexion personnelle des étudiants, mobilisant des connaissances acquises au long du semestre,
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